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Histoire du Maghreb تاريخ المغرب الكبير

Voyage au Soudan du géographe Ibn Batûta (Extrait)

Je partis de Maroc en compagnie de l'étrier illustre (la personne du sultan, Aboû 'Inân), l'étrier de notre maître (que Dieu le favorise !), et nous arrivâmes à la ville de Salé, puis à celle de Micnâçah 715, l'admirable, la verdoyante, la florissante, celle qui est entourée de tous côtés de vergers, de jardins et de plantations d'oliviers. Ensuite nous entrâmes dans la capitale, Fez (que le Dieu très haut la garde !), où je pris congé de notre maître (que Dieu l'aide !), et je partis pour voya-ger dans le Soûdân, ou pays des nègres. Or j'arrivai à la ville de Sid-jilmâçah 716, une des cités les plus jolies. On y trouve des dattes en grande quantité et fort bonnes. La ville de Basrah lui ressemble sous le rapport de l'abondance des dattes ; mais celles de Segelmessa sont meilleures. Elle en fournit surtout une espèce appelée îrâr 717, qui n'a pas sa pareille dans tout l'univers. Je logeai, à Segelmessa, chez le jurisconsulte Aboû Mohammed Albochry, dont j'avais vu le frère dans la ville de Kandjenfoû, en Chine 718. Que ces deux frères étaient éloignés l'un de l'autre ! Mon hôte me traita de la manière la plus distinguée. J'achetai, dans Segelmessa, des chameaux, auxquels je donnai du fourrage pendant quatre mois.

Au commencement du mois divin de moharram de l'année 753 de l'hégire 719, je me mis en route avec une compagnie ou caravane dont le chef était Aboû Mohammed Yandécân Almessoûfy (que Dieu ait pitié de lui !). Elle renfermait beaucoup de marchands de Segelmessa et d'autres pays. Après avoir voyagé vingt-cinq jours, nous arrivâmes à Taghâza 720, qui est un bourg sans culture et offrant peu de ressour-ces. Une des choses curieuses que l'on y remarque, c'est que ses mai-sons et sa mosquée sont bâties avec des pierres de sel, ou du sel gemme ; leurs toits sont faits avec des peaux de chameaux. Il n'y a ici aucun arbre ; le terrain n'est que du sable, où se trouve une mine de sel. On creuse dans le sol, et l'on découvre de grandes tables de sel gemme, placées l'une sur l'autre, comme si on les eût taillées et puis déposées par couches sous terre 721. Un chameau ne peut porter ordi-nairement que deux de ces tables ou dalles épaisses de sel.

Taghâza est habité uniquement par les esclaves des Messoûfites, esclaves qui s'occupent de l'extraction du sel 722 ; ils vivent de dattes qu'on apporte de Dar'al 723 et de Segelmessa, de chairs de chameau et de l'anli 724, sorte de millet importé de la contrée des nègres. Ces derniers arrivent ici de leurs pays et ils en emportent le sel. Une charge de chameau de ce minéral se vend, à Îouâlâten 725, de huit à dix mithkâls, ou dînârs d'or 726 ; à la ville de Mâlli, elle vaut de vingt à trente dinars, et quelquefois même quarante. Les nègres emploient le sel pour monnaie, comme on fait ailleurs de l'or et de l'argent ; ils coupent le sel en morceaux, et trafiquent avec ceux-ci. Malgré le peu d'importance qu'a le bourg de Taghâza, on y fait le commerce d'un très grand nombre de quintaux, ou talents d'or natif, ou de poudre d'or.

Nous passâmes à Taghâza dix jours dans les souffrances et dans la gêne ; car l'eau en est saumâtre, et nul autre endroit n'a autant de mouches que ce bourg. C'est pourtant de Taghâza qu'on emporte la provision d'eau pour pénétrer dans le désert qui vient après ce lieu, et qui est de dix jours de marche, et où l'on ne trouve point d'eau, si ce n'est bien rarement. Nous eûmes néanmoins le bonheur de rencontrer en ce désert beaucoup d'eau, dans des étangs que les pluies y avaient laissés. Un jour, nous aperçûmes un étang entre deux collines de pier-res ou de roche, et dont l'eau était douce et bonne. Nous nous y désal-térâmes et y lavâmes nos hardes. Il y a une grande quantité de truffes dans ce désert 727 ; il y a aussi des poux en grand nombre : c'est au point que les voyageurs sont obligés de porter au cou des fils conte-nant du mercure, qui tue cette vermine.

Dans les commencements de notre marche à travers ce désert, nous avions l'habitude de devancer la caravane ; et lorsque nous trouvions un lieu convenable pour le pâturage, nous y faisions paître nos bêtes de somme. Nous ne cessâmes d'agir ainsi, jusqu'à ce que l'un de nos voyageurs, nommé Ibn Zîry, se fût perdu dans le désert. Depuis ce moment, je n'osai plus ni précéder la caravane ni rester en arrière. Cet Ibn Zîry avait eu une dispute avec le fils de son oncle maternel, le nommé Ibn 'Ady, et ils s'étaient dit réciproquement des injures : c'est pour cela qu'Ibn Zîry s'écarta de la caravane et s'égara. Lorsque celle-ci fit halte, personne ne sut où était Ibn Zîry ; je conseillai à son cou-sin de louer un Messoûfite, qui chercherait ses traces et qui peut-être le rencontrerait. Ibn 'Ady ne le voulut pas ; mais, le lendemain, un Messoûfite consentit, de bon gré, et sans exiger de salaire, à aller à la recherche de l'homme qui manquait. Il reconnut les vestiges de ses pas, qui tantôt suivaient la grande route, et tantôt en sortaient ; cepen-dant, il ne put point retrouver Ibn Zîry lui-même, ni avoir de ses nou-velles. Nous venions de rencontrer une caravane sur notre chemin, laquelle nous apprit que quelques-uns de leurs compagnons s'étaient séparés d'eux. En effet, nous en trouvâmes un mort sous un arbrisseau d'entre les arbres qui croissent dans le sable du désert. Ce voyageur portait ses habits sur lui, tenait un fouet à la main, et l'eau n'était plus qu'à la distance d'un mille 728 lorsqu'il avait succombé.

Nous arrivâmes à Tâçarahlâ 729, lieu de dépôts, ou amas souterrains d'eaux pluviales ; les caravanes descendent dans cet endroit et y de-meurent pendant trois jours. Les voyageurs prennent un peu de repos ; ils raccommodent leurs outres, les remplissent d'eau, et y cousent tout autour des tapis grossiers 730, par crainte des vents ou de l'évapo-ration. C'est de ce lieu que l'on expédie le takchîf 731 ou [le messager de] la découverte.

DU TAKCHÎF

C'est là le nom que l'on donne à tout individu des Messoûfah que la caravane paye pour la précéder à Îouâlâten. Il prend les lettres que les voyageurs écrivent à leurs connaissances ou à leurs amis de cette ville, afin qu'ils leur louent des maisons, et qu'ils viennent à leur rencontre avec de l'eau, à la distance de quatre jours de marche. Celui qui n'a pas d'amis à Îouâlâten adresse sa missive à un négociant de cette place connu par sa bienfaisance, lequel ne manque pas de faire pour cette personne comme pour les autres de sa connaissance. Souvent il arrive que le takchîf, ou messager, périt dans ce désert ; alors les habi-tants d'Îouâlâten n'ont aucun avis de la caravane, qui succombe tout entière ou en grande partie. Cette vaste plaine est hantée par beaucoup de démons 732 ; si le messager est seul, ils jouent avec lui, le fascinent, de sorte qu'il s'écarte de son but et meurt. En effet, il n'y a dans ce désert aucun chemin apparent, aucune trace visible ; ce ne sont que des sables que le p399 vent emporte. On voit quelquefois des monta-gnes de sable dans un endroit, et peu après elles sont transportées dans un autre lieu.

Le guide dans cette plaine déserte est celui qui y est allé et en est revenu plusieurs fois, et qui est doué d'une tête très intelligente. Une des choses étonnantes que j'ai vues, c'est que notre conducteur avait un oeil perdu, le second malade, et, malgré cela, il connaissait le che-min mieux qu'aucun autre mortel. Le messager que nous louâmes dans ce voyage nous coûta cent ducats d'or 733 ; c'était un homme de la peuplade des Messoûfah. Au soir du septième jour après son départ, nous vîmes les feux des gens qui étaient sortis vers nous, et cela nous réjouit extrêmement.

Cette plaine est belle, brillante ; la poitrine s'y dilate, l'âme s'y trouve à l'aise, et les voleurs n'y sont pas à craindre. Elle renferme beaucoup de boeufs sauvages 734, au point que souvent on voit une troupe de ceux-ci s'approcher assez de la caravane pour qu'on puisse les chasser avec les chiens et les flèches. Cependant, leur chair engen-dre la soif chez les gens qui la mangent ; et c'est pour cette raison que bien des personnes s'abstiennent d'en faire usage. Une chose curieuse, c'est que, quand on tue ces animaux, on trouve de l'eau dans leurs ventricules 735. J'ai vu des Messoûfites presser un de ces viscères, et boire l'eau qu'il contenait. Il y a aussi dans ce désert une grande quan-tité de serpents.

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715 Meknès.

716 Ancienne ville du Sud-Est marocain, située dans l'oasis du Tafilalt ; point de départ des caravanes sahariennes, elle fut construite en 757 et abandonnée au début du XIXe siècle.

717 Un village appelé Irara existe à proximité du site de Sidjilmasa. Le terme n'est pas autrement connu.

718 Voir plus haut p. 331.

719 Le 8 février 1352.

720 Saline, qu'al-Bakri (1068) situe à vingt étapes de Sidjilmasa. Le site, aban-donné au XVIe siècle, a été fouillé en 1950.

721 Même description chez al-Bakri. Qazwini (1275) parle d'une muraille cons-truite en blocs de sel autour de la ville.

722 Tribu berbère du groupe des Sanhadja qui vivaient au XIe siècle au bord du fleuve Sénégal. Ils se sont emparés des salines de Taghaza, mais semblent avoir été dépossédés plus tard : « Les habitants de Taghaza sont des esclaves massufa, une tribu importante des Berbères. Leur travail est d'extraire le sel tout le long de l'année » (QAZWINI, 1275). Ils correspondent probablement à une partie des Touareg actuels.

723 Apparemment la région du Dra, au sud de l'Atlas, à cheval sur le Maroc et l'Algérie actuels.

724 Appelé eneli par les Touareg, le petit mil.

725 Voir plus loin p. 402.

726 Voir t. I, chap. 1, n. 16.

727 Mentionnées par al-Bakri : « Les truffes sont si grosses que les lapins en font leurs demeures », et Idrisi (1154) selon lequel leur poids atteint trois livres et plus.

728 Un mille arabe, c'est-à-dire un peu moins de deux kilomètres.

729 Le nom lui-même n'est pas identifiable, mais le site proposé, à cause de la présence d'eau, est celui de Bir Ounane, dans la région d'al-Khnachich, à l'extrême nord du Mali actuel. Toutefois, il faut signaler qu ce site, qui devait se situer au milieu des étapes d'Ibn Battûta entre Taghaza et Oualata (Iouala-ten), à dix jours de la première et à douze de la seconde, se trouve en réalité à deux cent cinquante et cinq cents kilomètres respectivement la deuxième par-tie du voyage, à partir de Bir Ounane, devient donc quasi impossible en cara-vane de dromadaires, mais elle a pu se faire avec des chevaux.

730 Tillis : grand sac doublé en laine et poil dont on se sert ordinairement pour le transport.

731 Takshif signifie reconnaissance du terrain ; l'éclaireur, lui-même s'appelle kashshaf.

732 « Les gens donnent pour chose manifeste que dans ledit désert habitent nom-bre d'esprits qui produisent aux voyageurs de grandes et surprenantes illusions pour les faire périr. Et il est vrai que lorsqu'on chevauche de nuit par ce désert, et qu'un des marchands ou autre reste en arrière, et se trouve séparé de ses compagnons pour dormir ou pour autre cause, si la compagnie en marchand disparaît derrière une colline ou montagne, quand il veut aller rejoindre ses compagnons, lors souvent arrive qu'il ouïsse en l'air esprits malins parler en manière que semblent être ses compagnons car souventes fois l'appellent par son nom, et souventes fois, lui faisant croire qu'ils sont ses compagnons, et jamais plus on ne le retrouve, et n'ouït de ses nouvelles car point ne sait com-ment retourner ; et se trouvant sans manger ni boire, aux temps passés sont morts maints voyageurs, et perdus » (Marco POLO). Le désert est différent, mais les démons sont les mêmes.

733 Ou dinars.

734 Les addax.

735 Cette observation, qui correspond a une croyance répandue, ne serait pas conforme à la réalité, et c'est plutôt la panse des dromadaires qui contient de l'eau.


 

Ibn Battûta Voyages, III. Inde, Extrême-Orient, Espagne & Soudan, traduction de l'arabe de C. Defremery et B.R. Sanguinetti (1858). Introduction et notes de Stéphane Yérasimos, François Maspero, Paris 1982 Collection FM/La Découverte

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