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Histoire du Maghreb تاريخ المغرب الكبير

Yûsuf b. Tâchfîn en Andalousie et le récit de la bataille de Zalâqa (al-Qirtâs d’Ibn Abî Zar’)

L’auteur de ce livre (que Dieu lui fasse miséricorde !) a écrit : «Aussitôt que, Youssef ben Tachefyn, arrivant sur les traces de son armée, fut débarqué, la nouvelle en parvint à Alphonse, et ébranla son courage et sa résolution. Il se retira de Saragosse et adressa immédiatement des messages à Ben Radmyr et, à Berhâmes (que Dieu les maudisse !) En ce moment, Ben Radmyr assiégeait la ville de Tartoûcha (Tortose), et Berhânes assiégeait Valence ; ils accoururent joindre leurs forces à celles d’Alphonse, qui demanda également des secours dans les pays de Kachtela (Castille), de Djalikia (Galice) et de Biouna (Bayonne), d’où il lui arriva bientôt des armées innombrables de Chrétiens. Dès que Alphonse eut réuni ces troupes infidèles et qu’il les eut, mises en ordre, il marcha en avant à la rencontre d’Youssef ben Tachefyn et des armées musulmanes. Youssef, de son côté, quitta en toute hâte El-Hadra pour s’avancer contre les Infidèles ; il expédia à l’avant-garde, son général Abou Soliman Daoud ben Aycha, avec dix mille cavaliers Morabethyn, et il les fut suivre de près par El-Moutamed ben Abbed, accompagné des émirs de l’Andalousie à la tête de leurs troupes. Au nombre de ces émirs figuraient Ben Smâdah, maître d’El-Merya (Almeria) ; Ben Habous, maître de Grenade ; Ben Mousselma, maître des dernières frontières (aragonaises) ; Ben Dânoum, Ben el-Afthas et Ben Ghazoun. Youssef leur ordonna d’accompagner El-Moutamed ben Abbed, afin que toutes les troupes de l’Andalousie ne fissent qu’une seule et même armée, et que les Morabethyn formassent la leur à eux seuls. Ceci réglé, les marches s’effectuèrent dans un tel ordre, qu’aussitôt que l’armée d’El-Moutamed quittait un campement, Youssef y arrivait avec ses colonnes. Ils s’avancèrent tous ainsi jusqu’à Tartoûcha, (Tortose), où ils restèrent pendant trois jours, et c’est là que Youssef ben Tachefyn adressa une lettre à Alphonse, pour lui offrir trois partis à prendre : payer tribut, embrasser l’Islamisme ou faire la guerre. À la réception de cette lettre, Alphonse se mit dans une grande colère, et, plein d’orgueil, il répondit à l’envoyé de Youssef : «Dis à l’émir, ton maître, de ne pas se déranger, et que je viendrai le trouver moi-même. » Youssef s’avança donc et Alphonse aussi jusque dans les environs de la ville de Bathaliouch (Badajoz), où Youssef fixa son camp, à l’endroit nommé Zalaca ; El-Moutamed et les autres émirs, arrivés les premiers, avaient campé au-delà d’une colline qui les séparait d’Youssef, pour en imposer davantage à l’Infidèle. Les armées ennemies n’étaient séparées que par le fleuve de Badajoz, dont les uns et, les autres buvaient l’eau. Cette situation dura trois jours, durant lesquels les émissaires allaient et venaient, entre les deux camps, jusqu’à ce que l’on fut tombé d’accord pour fixer la bataille au lundi 14 du mois de radjeb, an 479 (1086). Sitôt après cette convention, El-Moutamed envoya un courrier à Youssef pour l’engager à se tenir sur ses gardes et prêt au combat, parce que les ennemis étaient rusés et traîtres. Le jeudi soir, 10 de radjeb susdit, Ben Abbed prépara ses colonnes et rangea son armée. Il plaça des cavaliers sur un mont élevé pour épier l’ennemi et ses mouvements, et lui-même ne suspendit sa surveillance qu’à l’aurore du vendredi.
Mais, tandis qu’il achevait la prière du matin, pour laquelle il était un peu en retard, les cavaliers qu’il avait postés en vedette arrivèrent en toute hâte et lui apprirent que l’ennemi s’étant mis en mouvement et se portait contre les Musulmans avec une armée nombreuse comme des nuées de sauterelles. A l’instant, Ben Abbed transmit la nouvelle à Youssef, qui se trouvait déjà prêt au combat, et avait également mis en ordre de bataille ses légions, durant cette nuit où personne ne dormit. Youssef fi t aussitôt avancer son kaïd, El-Moudhafar Daoud ben Aycha, à la tête d’une forte troupe de Morabethyn et de volontaires. Ce Daoud ben Aycha était sans égal pour la résolution, le courage et la persévérance. De son côté, l’infidèle ennemi de Dieu, Alphonse, partagea son armée en deux corps, et s’avança à la tête de l’un d’eux, contre l’émir des Musulmans Youssef. Ayant rencontré l’avant-garde sous les ordres du kaïd Ben Aycha, le combat s’engagea, il fut sanglant, et les Morabethyn eurent à déployer la plus grande résignation, car le maudit les écrasa par le nombre de ses soldats, et ils furent presque tous détruits, non toutefois sans avoir porté tant de coups, que les fils des lames de leurs sabres étaient devenus comme des scies, et que leurs lances avaient volé en éclats. La seconde partie de l’armée des maudits se porta sous les ordres de Berhânes et de Ben Radmyr, contre le camp de Ben Abbed qu’elle écrasa.
Tous les chefs andalous s’enfuirent vers Bathaliouclh, et il n’y eut que Ben Abbed qui, ferme avec ses soldats, soutint la bataille avec acharnement, en prenant patience, cette grande patience, que les hommes généreux ont à déployer contre la guerre des méchants. Youssef ben Tachefyn, en apprenant la défaite des chefs de l’Andalousie et la résistance héroïque opposée par El-Montamed et par Daoud ben Aycha, envoya sur-le-champ à leur secours son kaïd Syr ben Abou Beker à la tête des Arabes Zenéta, Mesmouda, Ghoumâra et de tous les Berbères qui étaient au camp. Ensuite, il s’élança lui-même avec les troupes Lemtouna, des Morabethyn et : les Senhadja contre le camp d’Alphonse, et il ne s’arrêta que lorsqu’il y eut pénétré. En ce moment-là Alphonse était absent et occupé à combattre Daoud ben Aycha.
Youssef incendia le camp et massacra les fantassins et les cavaliers qu’Alphonse avait laissés pour garde, et dont quelques-uns à peine purent prendre la fuite et arriver jusqu’à lui, poursuivis par l’émir des Musulmans, qui marchait victorieux, enseignes déployées, tambour battant, et précédé par ses troupes de Morabethyn qui abattaient les Infidèles avec leurs sabres et s’abreuvaient de leur sang. Alphonse, surpris à cette vue, s’écria : «Qu’est-ce donc cela ? » On lui répondit que son camp était brûlé et pillé, que ses gardes avaient été massacrés, et ses femmes faites prisonnières. Il fit aussitôt volte face pour attaquer l’émir des Musulmans qui, de son côté, se précipita sur lui. La bataille s’engagea, et elle fut telle, que jamais on n’en avait vu de pareille L’émir des Musulmans, monté, sur une jument, parcourait les rangs des Croyants pour les exciter et leur donner le courage et la patience nécessaires à la guerre sainte ; il disait : «Ô Musulnnans ! soyez, forts et patients dans cette guerre sainte, contre les infidèles ennemis de Dieu : celui qui d’entre vous mourra ira au paradis comme un martyr, et celui qui ne mourra pas gagnera de grandes récompenses et un riche butin. » Et certes, les Musulmans combattirent ce jour-là comme combattent ceux qui aspirent au martyre et qui ne craignent point la mort ! Cependant, El-Moutamed ben Abbed, qui résistait encore avec ses compagnons, commençait à désespérer de la vie. Ignorant ce qui venait de se passer, il fut surpris de voir les Chrétiens reculer et s’enfuir, et il se figura que c’était lui qui venait enfin de les vaincre. «En avant donc contre les ennemis de Dieu !» s’écria-t-il, et aussitôt tous ses compagnons reprirent courage. Bientôt aussi, le kaïd, Syr ben Abou Beker, arrivant sur les lieux avec les Kabyles du Maghreb, Zeinèta, Mesmouda et Ghoumâra, fondit sur les Chrétiens, dont la défaite fut complète. En apprenant la victoire de l’émir des Croyants, les corps de troupes musulmanes qui avaient pris la fuite revinrent à Bathaliouch (Badajoz), et la nouvelle, courant de camp en camp, ranima tous les cœurs contre Alphonse, qui soutint le combat : jusqu’au coucher du soleil. Quand il vit, le maudit, que la nuit arrivait, que son armée était, presque totalement détruite, et qu’il ne pouvait rien espérer contre la résistance et la résolution des Morabethyn, il prit la fuite en déroute, avec cinq cents cavaliers environ, qui se cachaient dans les chemins détournés, tandis que : les Morabethyn les poursuivaient en les tuant à coups de sabre, et les détruisant un à un, comme les pigeons détruisent quelques grains parsemés dans un vaste champ, jusqu’à ce que les ténèbres viennent les séparer de leur pâture. Les Musulmans passèrent toute cette nuit-là à cheval, tuant ou faisant prisonniers leurs ennemis, ramassant du butin, et rendant grâce au Très Haut de la victoire qu’il leur avait donnée. Ils firent la prière du matin sur-le-champ de bataille. Cette défaite des ennemis de Dieu fut la plus grande de toutes les victoires, car elle coûta la vie aux rois, aux guerriers et aux protecteurs des infidèles ; un seul s’échappa, et ce fut Alphonse le maudit, qui prit la fuite, couvert de blessures et escorté de cinq cents cavaliers blessés comme lui, ont dont quatre cents environ restèrent en route. En rentrant à Tolède, Alphonse n’avait plus avec lui que cent cavaliers, composés de ses domestiques et des gens de sa suite. Cette bataille bénie eut lieu le vendredi 12 de radjeb de l’année (479.
Environ trois mille Musulmans furent tués en combattant, et ce sont là autant d’hommes pour lesquels Dieu a amis le comble aux bienfaits qu’il leur avait déjà dispensés, en leur accordant la mort des martyrs ! L’émir des Musulmans ordonna que l’on coupât les têtes des Chrétiens tués, ce que l’on fit ; et, lorsqu’on les eut amassées devant lui, il y en avait un tel nombre, qu’on eût dit une montagne. L’émir envoya dix mille têtes à Séville, et autant à Saragosse, à Murcie, à Cordoue et à Valence ; de plus, il en expédia quarante mille au Maghreb, où elles furent réparties dans les différentes villes, pour y être exposées aux regards des hommes, invités par cette vue à rendre grâce à Dieu pour cette grande victoire et pour ses bienfaits. On dit que le nombre des Chrétiens qui furent tués à Zalaca s’élevait à quatre-vingt mille cavaliers et deux cent mille fantassins ; il ne s’échappa qu’Alphonse avec cent cavaliers. C’est ainsi que Dieu abaissa les sociétaires(1) en Andalousie, et ils ne relevèrent plus leur tête durant soixante ans. C’est aussi à partir de ce jour, où le Très Haut fit briller l’Islam et donna une preuve d’affection à son peuple, que Youssef ben Tachefyn prit le titre d’émir el-Moumenyn (prince des Croyants). L’émir écrivit sa nouvelle victoire aux villes du Maghreb, et à Temym ben el-Mouâz, maître de la Mehdïa. L’on fit de grandes réjouissances partout, en Andalousie, dans le Maghreb, en Afrique, et l’union de l’Islamisime se cimenta. Les hommes firent des aumônes et donnèrent la liberté à des esclaves, en actions de grâce envers Dieu très haut, bienfaisant et généreux.
Voici quelques passages des lettres écrites par l’émir Youssef ben Tachefyn aux villes de l’Adoua : «Louanges à Dieu très-haut, qui garantit la victoire à ceux qui suivent la religion qu’il a choisie ! qu’il couvre de sa miséricorde et du salut notre Seigneur Mohammed, le plus vertueux de ses Prophètes, la plus noble et la plus honorable de ses créatures. L’ennemi, roi des Chrétiens (que Dieu le maudisse !), que nous avions mis en demeure en rapprochant notre camp du sien de choisir une des trois choses, l’islamisme, le tribut ou la guerre, a choisi la guerre, et a fixé avec nous le jour de, l’attaque au lundi 15 de radjeb, en nous disant : Vendredi est jour de fête pour les Musulmans, samedi pour les Juifs, dont le nombre est grand parmi nos soldats, et dimanche pour nous, les Chrétiens. Nous nous mîmes ainsi d’accord ; mais le maudit ne tint pas ses engagements, et fit le contraire de ce qu’il nous avait dit. Heureusement que sachant combien ce peuple est traître et manque à sa parole, nous fîmes de notre côté les préparatifs du combat, et nous mîmes les espions sur pied pour épier les mouvements. En effet, nous reçûmes l’avis, au point du jour du vendredi 12 de radjeb, que le maudit s’avançait avec son armée contre les Musulmans qu’il croyait surprendre.
Mais les guerriers et les cavaliers des Croyants, au contraire, s’avancèrent courageusement vers l’ennemi, et commencèrent l’attaque les premiers ; ils refondirent sur les Chrétiens avant que les Chrétiens fondissent sur eux, tombant sur eux comme le vautour tombe sur sa proie, comme le lion tombe sur sa victime. Nos drapeaux, heureux et victorieux, se déployaient partout, dans la mêlée, contre Alphonse le maudit ; et quand le Chrétien eut senti la victoire de nos troupes et de nos enseignes, quand il se vit assailli par l’éclair de nos sabres, enveloppé par les nuées de nos lances et foulé aux pieds de nos chevaux, il se groupa autour de son roi Alphonse, et se battit en désespéré dans une dernière attaque que les Morabethyn accueillirent avec courage et loyauté. Le vent de la guerre soufflait avec violence ; il tombait une pluie continuelle de coups de sabres et de lances le sang coulait à torrents ; re et la victoire bien-aimée descendit du ciel sur les amis de Dieu.
Alphonse prit la fuite, blessé au genou, accompagné seulement de cinq cents cavaliers, derniers débris d’une armée de quatre-vingt mille cavaliers et deux cent mille fantassins, que Dieu avait fait tomber sous le coup de la mort subite. Il se sauva (que Dieu le maudisse !) sur une montagne des environs, du sommet de laquelle il contempla avec douleur son camp livré partout à l’incendie et au pillage. Homme sans résignation, il ne pouvait supporter cette vue ; impuissant, désormais, à réparer ses désastres, il se mit à proférer des imprécations et des blasphèmes, et il se sauva à travers les ténèbres de la nuit.»
L’émir des Musulmans, au contraire, couvert par la grâce de Dieu, était debout au milieu de ses cavaliers victorieux, sous l’ombre de ses drapeaux flottants et glorieux dans la guerre sainte, et entouré de ses nombreux soldats. Il remercia le Très-Haut de l’avoir ainsi favorisé selon ses désirs ; il permit le pillage du camp ennemi, et sa destruction après que ses guerriers en eurent enlevé, les trésors, et cela sous les yeux même d’Alphonse, qui regardait comme un homme ivre, et en se mordant les doigts de douleur et de colère.
Les chefs de l’Andalousie qui avaient pris la fuite revinrent l’un après l’autre à Bathaliouch (Badajoz), où se réunirent. Aussi tous les fuyards qui craignaient la honte. Un seul avait résisté, et c’est Abou el-Kassem el-Moutamed ben Abbed, le plus habile des grands et des kaïds de l’Andalousie.
Il arriva vers l’émir, faible, harassé, avec un bras cassé, et il le félicita de cette grande victoire et de ces hauts, faits. Alphonse se sauva à la faveur des ténèbres, n’ayant ni repos ni sommeil, et perdant quatre cents cavaliers tués en route sur cinq cents qui s’étaient échappés avec lui ; il ne lui restait plus que cent hommes lorsqu’il entra à Tolède. Grandes louanges soient rendues à Dieu pour cela !
Cette grâce immense et ce don magnifique du Très-Haut furent accordés le vendredi 12 de radjeb de l’an 479, correspondant au 23 octobre, et, en preuve de cela. Aben Lebâna a dit : «C’est le vendredi qu’a eu lieu cette bataille, j’étais présent; qui pourra la décrire !» Et Aben Djemhour a dit aussi : «Ne savez-vous pas que le jour où les Chrétiens vinrent en masse était un vendredi, et que le vendredi est le jour des Arabes ? » Les grands de l’Andalousie qui assistèrent à la bataille de Zalaca n’ont laissé aucune trace assez louable pour pouvoir être décrite, à l’exception de Ben Abbed, qui résista avec une fraction de son arme et reçut six blessures en se battant avec bravoure. C’est lui qui dit à un de ses enfants : «O Abou Hachem ! les coups de lance m’ont brisé, mais Dieu m’a donné la force de supporter mes blessures : Au milieu de la poussière du combat, j’ai pensé à vous, et ce souvenir m’a préservé de prendre la fuite. »
L’émir des Musulmans Youssef reçut, ce jour-là, la nouvelle de la mort de son fils, Abou Beker, qu’il avait laissé malade à Ceuta ; il en éprouva un vif chagrin et revint en toute hâte à l’Adoua, où il ne serait pas retourné de sitôt sans cet événement ; il entra dans sa capitale du Maroc et il y séjourna jusqu’en 480, au mois de raby el-tâny, où il se mit en marche pour faire une tournée dans le Maghreb, dans le but d’examiner les affaires de ses sujets, de s’occuper des intérêts musulmans, et de contrôler la conduite des kaïds et des kadys.
En 481 (1088 J. C.), l’émir passa en Andalousie pour la seconde fois pour y faire la guerre sainte : voici pourquoi : Alphonse (que Dieu le maudisse !), après s’être un peu refait de sa déroute, de ses blessures et de la perte de son armée, établit ses retranchements à Lebyt, château fort voisin de la province de Ben Abbed, où il laissa de nombreux cavaliers et arbalétriers, auxquels il donna l’ordre d’assaillir le pays de Ben Abbed de préférence à tout. Autre, parce que c’était lui qui avait appelé l’émir Youssef en Andalousie. En effet, hommes et chevaux envahirent les serres de Lebyt, et chaque jour les Chrétiens couraient tuant ou faisant prisonniers tous ceux qu’ils rencontraient, ainsi que c’était leur profession. Cet état de choses effrayait et chagrinait considérablement Ben Abbed qui, n’en prévoyant, pas la fi n, se décida à passer la mer et vint à l’Adoua pour s’entendre avec l’émir des Musulmans ; il rencontra Youssef à la Mamoura, près de l’Oued Sebou, et lui exposa ses plaintes au sujet du fort Lebyt et le tort que cela faisait aux Musulmans; enfin il lui demanda du secours et l’émir promit de le lui porter lui-même. Ben Abbed s’en revint alors en Andalousie, et Youssef le suivit de près. L’émir des Musulmans s’embarqua à Kessar el-Medjâz, et il débarqua à Algéziras où Ben Abbed vint le recevoir avec mille bêtes de somme chargées de munitions et de provisions de bouche. A Algéziras, Youssef écrivit aux émirs de l’Andalousie pour les convier à la guerre sainte. «Notre rendez-vous, leur disait-il, sera au fort Lebyt, où nous nous rencontrerons tous. » Après cela, il se mit en marche ; il sortit d’Algéziras au mois de raby el-aouel, an 481, et se dirigea vers Lebyt ; mais aucun des émirs à qui il avait écrit ne vint le rejoindre, à l’exception d’Abd el-Azyz, maître de Murcie, et de Ben Abhed, maître de Séville. Ces deux émirs se joignirent à lui sous les murs de Lebyt, et ensemble ils commencèrent à battre et à bloquer cette place, pendant que Youssef envoyait chaque jour des détachements faire des incursions sur les terres des Chrétiens. Le siége du château fort Lebyt dura quatre mois, pendant lesquels on se battait à chaque instant, la nuit comme le jour. Enfin la saison d’hiver arriva, et, de plus, l’émir Abd el-Azyz se prit de querelle avec Ben Abbed. Celui-ci ayant porté plainte à l’émir des Musulmans, Youssef appela son kaïd ben Aby Beker et lui ordonna de s’emparer de la personne d’Abd el-Azyz et de l’arrêter. Aby Beker exécuta cet ordre et vint remettre à Ben Abbed l’émir de Murcie enchaîné ; mais l’armée dudit émir Abd el-Azyz, se voyant sans chef, se révolta, et, se dispersant dans les campagnes avec ses kaïds, intercepta les convois de provisions, et la disette ne tarda pas à s’étendre sur le camp des Musulmans. Alphonse, apprenant. Ces circonstances, se mit aussitôt en marche vers Lebyt avec une armée innombrable ; mais Youssef, n’attendant point son approche, prit les devants par Lourca et arriva à Almeria, où il s’embarqua pour l’Adoua, le cœur plein de courroux contre les émirs andalous, qui n’étaient point venus le rejoindre au fort Lebyt, comme il le leur avait écrit. Après le départ de Youssef et son retour à l’Adoua, Alphonse ayant continué sa marche arriva à Lebyt ; il en tira les Chrétiens qui avaient échappé à la mort, et il les conduisit à Tolède. Lorsque la forteresse fut évacuée, Ben Ahbed y entra. La garnison de Lebyt se composait de douze mille Chrétiens, sans compter les femmes et les enfants, quand Youssef vint, l’assiéger ; et ils moururent tous de faim ou de leurs blessures, à l’exception d’une centaine qu’Alphonse vint délivrer, comme il a été dit.
Youssef resta dans l’Adoua jusqu’en 483 (1090 J. C.), et pour la troisième fois, il passa en Andalousie pour faire la guerre sainte ; il arriva jusqu’à Tolède, où il assiégea Alphonse ; il endommagea les murailles, il abattit les arbres et saccagea les environs ; aucun des émirs de l’Andalousie ne lui vint en aide, et cela le remplit d’indignation. Aussi, après avoir battu Tolède, il s’en vint à Grenade, qui était alors gouvernée par Abd Allah ben Balkyn ben Bâdys ben Habous. Cet émir avait fait la paix avec Alphonse et l’avait aidé contre Youssef en lui fournissant de l’argen ; de plus, il s’était renfermé et fortifié chez lui, ce qui fi t dire à un poète : «Il bâtit sur lui-même sans honte, comme le ver à soie, mais il ne sait pas ce qu’il adviendra de cette bâtisse si la puissance, de Dieu ne lui est point propice. » Lorsque Youssef arriva à Grenade, Ben Balkyn lui ferma ses portes à la figure, et il fit alors le siège de cette ville ; ce siège dura deux mois, au bout desquels Balkyn, ayant obtenu l’aman, livra la place. Une fois maître de Grenade et de ses environs, Youssef envoya au Maroc Balkyn, ex-émir de Grenade, et son frère Temym, ex-émir de Malaga, avec leurs harems et leurs enfants, et il leur fit une pension jusqu’à leur mort. Ben Abbed, à la nouvelle des conquêtes de Youssef, fut saisi de crainte et se tint à l’écart ; bientôt les rapports et les accusations aigrirent contre lui l’humeur de l’émir des Musulmans, qui retourna mécontent à l’Adoua, dans le mois de ramadhan le grand, an 483.
Youssef, arrivé à ,Maroc, envoya son kaïd Syr ben Aby Beker el-lemtouna en Andalousie, dont il lui conférait le gouvernement absolu, sans lui donner, cependant, aucun ordre relativement à Ben Abbed. Aby Beker se rendit d’abord dans les environs de Séville, pensant que Ben Abbed, instruit de son passage ; viendrait à sa rencontre en route pour lui offrir l’hospitalité. Au lieu de cela, Ben Abbed, à la nouvelle de son approche, se renferma dans la place, et ne lui fit offrir ni hospitalité ni quoi que ce fût. Syr ben Aby Beker se décida alors à lui envoyer un message pour l’engager à se soumettre et à lui livrer le pays ; mais El-Moutamed ayant formellement rejeté ces propositions, Syr lui déclara la guerre et l’assiégea. En même temps, il détacha à Gyan son kaïd Bathy, qui assiégea cette place et s’en empara pour les Morabethyn. Syr annonça cette victoire à Youssef et donna ordre au kaïd Bathy de continuer et d’aller attaquer Cordoue. Cette ville était alors gouvernée par le fils de Moutamed el-Mamoun ben Abbed. El-Bathy arriva sur lui avec sa troupe de Morabethyn et s’empara de la place, où il entra victorieux, le mercredi 3 de safar, an 484 (1091 J. C.). Il conquit ensuite successivement les places de Byasa, Oubeda, Bilât, El-Madour, Seghyra et Skoura, le tout dans ledit mois de safar, à la fin duquel il ne restait plus à ben Abbed que Kermouna et Séville. Le kaïd El-Bathy ben Ismaël se retrancha à Cordoue, et il envoya un kaïd Lemtouna à la tête de mille cavaliers pour restaurer et fortifier Kalat-Babah, kasbah des Musulmans. De soit côté, Syr ben Aby Beker marcha sur Kermouna et, s’en empara, le samedi matin 17 de raby elaouel de ladite année 484. Ben Abbed, se voyant de plus en plus compromis et menacé, envoya demander du secours à Alphonse (que Dieu le maudisse !) en lui promettant, s’il l’aidait à chasser les Lemtouna, de lui donner Tarifa et ses dépendances. Alphonse lui envoya aussitôt son général El-Kermech à la tête d’une armée de vingt mille cavaliers et quarante mille fantassins. A la nouvelle de l’approche des Chrétiens, Syr fi t un choix de dix mille cavaliers parmi ses meilleurs guerriers, et les envoya à la rencontre de l’ennemi Sous le commandement de Brahim ben Ishac el-Lemtouna. Les deux armées engagèrent la bataille près de la forteresse d’El-Madour ; elle fut sanglante; un grand nombre de Morabethyn furent tué, mais Dieu leur donna la victoire, et ils finirent par disperser le petit nombre de Chrétiens qu’ils n’avaient pas massacrés. Cependant Syr ben Aby Beker poursuivit le siége de Séville avec ses autres kaïds Lemtouna, et il finit par enlever la place à Ben Abbed, après lui avoir donné l’aman pour lui, sa famille et ses serviteurs. Syr les expédia tous à l’émir des Musulmans, qui les fit conduire à Aghmât, où ils moururent. L’entrée de Syr ben Aby Beker à Séville, prise au nom des Morabethyn, eut lieu le dimanche 22 de radjeb 484. Dans le mois de chaâban de la même année. , les Morabethyn s’emparèrent de la ville de Nebra. Au mois de chouel, le kaïd Youssef ben Daoud ben Aycha conquit la ville et la province de Murcie, et fit part de sa victoire à l’émir des Musulmans. Cet Youssef, sans reproche aux yeux de Dieu, fut vénéré par tout le monde. Dans cette même année, le kaïd Mohammed ben Aycha se porta contre Alméria avec un corps de Morabethyun, et, à son approche, le gouverneur de cette ville, Mouâz el-Doula ben Samadhy, prit la fuite par mer, en lfrîkya, avec sa famille et ses trésors. Mohammed ben Aycha annonça cette nouvelle conquête à l’émir des Musulmans, et c’est ainsi que Youssef conquit cinq royaumes en Andalousie dans l’espace d»un an et demi. Les cinq rois vaincus sont: ben Abbed, Ben Habous, Abou el-Ahouas, ben Abd el-Azyz et Abd Allah ben Aby Beker, émir de Gyan, d’Ablat el Assidja.
En 485 (1092 J. C.), Youssef ben Tachefyn donna ordre à son kaïd Ben Aycha de se porter à Daniéta. Ben Aycha s’y rendit aussitôt et s’en empara, ainsi que de Châtyba. Ces, deux, villes appartenaient à Ben Aycha, qui s’enfuit en les abandonnant. Ben Aycha, continuant ses conquêtes, s’empara alors de Chekoura, puis de Valence, qui lui fut livrée par la fuite du gouverneur de cette ville, El-Kadyr Aben Dylchoun, qui commandait un grand nombre de Chrétiens. Ben Aycha écrivit alors à l’émir des Musulmans pour lui faire-part de ses victoires.
En 486, les Morabethyn conquirent la ville de Fraga à l’orient de l’Andalousie, et c’est ainsi que l’émir Youssef ben Tachefyn, ne cessant d’envoyer ses généraux et ses années pour faire la guerre sainte aux Chrétiens, reversa tous leurs chefs, et conquit l’Andalousie entière. En 496 (1102 J. C.), il conféra le gouvernement de ses conquêtes à son fils Aly, qui établit le siége de sa royauté à Cordoue, où il fut proclamé par tous les chefs Lemtouma, par les cheïkhs et les docteurs, dans le mois dou’l hidjâ. Aly était resté jusqu’alors à Ceuta, où il avait été élevé. Vers la fin de l’année 498 (1104 J. C.), l’émir des Musulmans tomba malade, et sa maladie, qui le prit à Maroc, alla toujours en empirant jusqu’à sa mort, qui eut lieu le 1er de moharrem de l’an 500 (que Dieu lui fasse miséricorde !). Il vécut environ cent ans, et son règne dura, depuis son entrée à Fès l’an 462, jusqu’au jour de sa mort, c’est-à-dire trente-huit ans ou même plus de quarante ans si l’on compte à partir du jour où l’émir Abou Beker ben Omar l’avait nommé son lieutenant au Maghreb.

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