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Histoire du Maghreb تاريخ المغرب الكبير

L'extinction de la hiérarchie épiscopale au Maghreb médiéval.

Avant de faire l'inventaire de nos informations sur la hiérarchie épiscopale au Maghreb du VIIIe au XIIe siècle, nous produisons tout d'abord la lettre du pape Léon IX, à Thomas évêque de Carthage en 1053.

«Léon, évêque, serviteurs des serviteurs de Dieu, à Thomas confrère cher et Co-évêque te salue!
Alors que le témoignage des véritables canons remet en mémoire que 205 évêques ont assisté au Concile de Carthage, voici que nous apprenons maintenant de ta fraternité qu'il reste à peine 5 évêques dans toute l'Afrique, continent qui constitue certainement le tiers de ce monde corruptible. Nous souffrons avec vous du fond du cœur de votre si grande diminution. Et lorsque nous apprenons, de plus, que les restes eux-mêmes de la chrétienté sont déchirés, jetés de côté et d'autre, et que, gonflés d'envie, ils se battent pour le premier rang, nous ne trouvons rien d'autre à dire que ce mot du Saint prophète Amos: "Seigneur, mon Dieu, pardonne; je t'en prie: qui relèvera Jacob? Il est si petit!" (Amos 7, 2). Devant un si considérable affaiblissement de la religion, nous sommes extrêmement affligés. Et pourtant, nous réjouissons de vous voir demander, et attendre, au sujet de vos problèmes, le jugement de la Sainte Église Romaine, votre mère. Tels des ruisseaux qui, issus d'une unique source, s'écoulent en se dispersant de divers côtés, vous estimez très justement devoir revenir au point d'où la source elle-même jaillit, pour retrouver la trace de la ligne droite là même où vous avez saisi le principe de toute la religion chrétienne. Tu sais bien, sans aucun doute, que après le pontife Romain, le premier archevêque et le plus illustre métropolitain de toute l'Afrique est l'évêque de Carthage; que, quel qu'il soit cet évêque de Gummi n'a aucun pouvoir de consacrer des évêques ou de les déposer sans le consentement de l'archevêque de Carthage, quels que soient sans rang et son influence, sauf pour les affaires qui relèvent de son propre diocèse; que, pour le reste, il doit en traiter, comme les autres évêques africains, conformément à l'avis de l'archevêque de Carthage. Nos confrères Co-évêques Pierre et Jean jugent donc droitement de la dignité de l'Église de Carthage, et ils ne donnent pas leur assentiment à l'erreur de l'Église de Gummi. Je ne veux pas d'autre part que ceci vous échappe: on ne doit pas célébrer un concile universel (ou général), ni condamner ou déposer des évêques, en passant outre à la décision du pontife Romain. Car, bien, que vous ayez le droit d'instruire la cause de quelques évêques, il n'est pas permis cependant, ainsi qu'il vient d'être dit, de porter une sentence définitive sans décret du Pontife Romain. Ce que, si vous prenez la peine de le chercher, vous pouvez trouver établi dans les Saints canons. En effet, bien que, à tous les Apôtres, il ait été dit de manière générale: "tout ce que vous lierez sur terre sera délié au ciel" (Mt. 18, 18), cependant ce n'est pas sans motif qu'au bienheureux Pierre, prince des Apôtres, il a été dit spécialement, et en le désignant nommément: "tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église" et "Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux" (Mt. 16, 18, 19). Et dans un autre passage: (Affermis tes frères" (Luc 22, 32). Cela signifie que les causes plus importantes et plus difficiles de toutes les Églises doivent être, au nom et principal siège de Bienheureux Pierre, tranchées par ses successeurs. Nous avons décidé de répondre aussi aux questions de nos confrères les évêques Pierre et Jean. Nous demandons donc que la sainte et indivisible trinité, très cher frère, garde toujours ta sainte fraternité continuellement attentive aux besoins de la Sainte Église catholique et en fervente prière pour nous». Donné le 14 des calendes de Janvier, la cinquième année du Seigneur Léon IX pape, en la VIIe indication (année 1053).

La lettre trace avec tristesse la décadence et les difficultés de l'Église du Maghreb, sa survie mise en cause, ses Églises en ruine, son impuissance à relever les défis, c'est-à-dire une institution qui avait perdu ces élites religieuses après la conquête arabe. Ce document trace la trajectoire de la disparition du christianisme, c'est pourquoi nous l'avons introduit dans sa totalité, et dès le début, c'est un symbole fort et une préoccupation de l'Église devant l'impuissance de reconstituer l'Église du Maghreb et son prestige après le choc de la conquête arabe. La lettre renferme des faits essentiels sur l'état de l'institution religieuse. Tout d'abord, la diminution en quatre siècles après la conquête arabe du nombre des évêques de 205 à 5 évêques seulement pour tout le Maghreb, cette diminution constatée avec amertume par le saint siège, parce qu'il ne favorise pas le retour ni la stabilité de l'institution religieuse, en réalité c'est un long processus de diminution de la hiérarchie épiscopale, lié à la fois à la conquête arabe avec toutes ces conséquences économiques et sociales et au phénomène d'exode des populations chrétiennes, réduites à des îlots à travers le Maghreb, à cause de l'islamisation de la région. Mais cette Eglise, malgré ses problèmes liés à la transformation du Maghreb, le déchirement de l'unité entre ces membres, en particulier entre les élites religieuses, allait aggraver la situation déjà fragilisée par le processus de l'islamisation.

La deuxième constatation est le sort des chrétiens du Maghreb, et de leur vie spirituelle, qui ne cessent de demander la présence d'un clergé qui guiderait et assurerait la primauté de la foi chrétienne en communion avec l'Église-mère à Rome. Donc la lettre fait le constat des lieux, mais aussi du privilège de Carthage et de son évêque sur la totalité des chrétiens et leurs élites religieuses au Maghreb. Une fois de plus l'archevêque de Carthage a les pleins pouvoirs pour intervenir dans la vie des autres diocèses, conformément à la décision du Pontife Romain, en particulier en ce qui concerne les condamnations définitives d'autres évêques, sans un décret de Rome. En effet le pape a voulu rappeler que tant qu'il y avait des liens entre l'Église-mère et les Églises du Maghreb, la célébration d'un concile universel reste interdit aux évêques de la région. Donc un coup d'œil s'impose sur les témoignages qui confirment la survivance de l'institution religieuse -l'Eglise du Maghreb-, ses relations avec l'église-mère, mais aussi sa hiérarchie épiscopale et son extinction.

Le territoire de l'Ifriqiya et la ville de Carthage, capitale et principale pôle du christianisme d'Afrique avant la conquête musulmane, a pu garder son Église carthaginoise vivante aux côtés des Églises d'Italie, d'Espagne et des Gaules, malgré la victoire totale des Arabes, qui n'ont laissé aucun repli territorial au christianisme comme en Espagne et en Italie. Le premier témoignage est la lettre du pape Andrien 1er (772-775), qui mentionne la présence de la hiérarchie épiscopale à Carthage et ces relations avec l'Église de Rome. Dans une lettre de (847-848), le pape Léon IV, interrogé sur la discipline du jeûne par des évêques de Grande-Bretagne avait inclus dans sa réponse l'Église de Carthage «Les autres Églises, dont celle de carthaginois et les Africains observent la manière de jeûner à Rome». Certes c'est un témoignage maigre et ponctuel, mais pertinent sur la communion entre le saint siège et les évêques du Maghreb. La lettre du pape Formose (891-897), à Fouloques, évêque de Reims, qui ne fait état ni de nom de l'envoyé ni de la région du Maghreb, mais tout simplement il parle d'envoyé d'Afrique, qui demande avec insistance des réponses au sujet d'un schisme, qui avait surgi entre évêques de leurs provinces. La lettre du clergé et peuple de Carthage au pape Benoît VII (974-983), nous la connaissons par Léon, abbé du monastère Saint Boniface à Rome, qui la cite dans la réfutation d'Armoul. Ce dernier soutenait que les Églises d'orient, d'Afrique et d'Espagne s'étaient séparées de Rome. En réfutant cette thèse, Léon lui apporte un démenti pour ce qui concerne Carthage. Il écrit à ce sujet:

«Du temps de Benoît VII, le clergé et le peuple de Carthage firent choix d'un prêtre nommé Jacques et l'envoyèrent à Rome pour se faire sacrer évêque. Voici la lettre apportée: "Au Seigneur bienheureux et apostolique Pape de Rome, la cité bien protégée, le clergé et le peuple de Carthage. Nous venons demander à votre béatitude de venir au secours de notre pauvre et malheureuse cité d'Afrique, qui est réduite à rien; autrefois, elle fut une métropole, à présent, on y trouve avec peine des prêtres. Malgré notre petitesse et notre indignité nous nous tournons vers vous. Pour cela, nous vous envoyons le prêtre Jacques, en vous demandant de l'ordonner (évêque) pour nous et notre consolation. "Le sus-dit pape, continue l'abbé Léon, envoya le prêtre Jacques à notre monastère pour y être examiné sur sa foi catholique. L'ayant trouvé orthodoxe, le pape le consacra archevêque et le renvoya chez lui avec un privilège». La lettre qui faisait acte de la nomination de l'évêque Jacques à Carthage par le pape Benoît VII, est d'une grande importance, puisque la situation très précaire de la communauté chrétienne, isolée, et qui ne pouvait mettre à sa tête un évêque pour assurer la continuité du sacerdoce.

La papauté avait toujours gardé l'espoir d'une renaissance de la communauté chrétienne au Maghreb et d'une mise en conformité de son église avec les usages de l'Église-mère. En effet, en 1053, deux lettres en date du 17 décembre, adressées à Thomas, évêque de Carthage, et l'autre aux évêques Jean et Pierre, où la situation des cinq évêques du Maghreb parmi eux celui de Gummi -Mahdiyya- était évoquée, avec la réaffirmation de la primauté du siège de Carthage, le pape déclare que: «Après le pontife romain, le premier archevêque et le plus illustre métropolitain de toute l'Afrique est l'évêque de Carthage». L'Église de Rome est toujours considérée comme l'Église mère, une Église de référence pour la vie spirituelle des communautés chrétiennes du Maghreb, son rôle d'arbitre dans les conflits entre les hommes de l'Église nous a été confirmé par les lettres des papes. Mais il reste que la situation de l'Église du Maghreb était très difficile sur le plan de l'organisation interne à cause de la dispersion des chrétiens sur le territoire, et les contraintes, ainsi que les restrictions du statut de la dimma qui limitent leurs regroupements et toutes les manifestations publiques. Cet isolement communautaire était sûrement l'une des conséquences de cet affaiblissement et la disparition progressive des communautés chrétiennes du Maghreb. Mais il reste tout de même à signaler que depuis la conquête arabe, tous les indices indiquent que les communautés chrétiennes ne peuvent se maintenir sur ce territoire, qui est devenu à la fois un territoire acquis à l'islâm et un espace de préparation de guerre contre les chrétiens de l'autre rive de la Méditerranée.

Avant la conquête arabe, les berbères ont organisé leur vie sociale d'après les coutumes, avec l'islâm -religion des vainqueurs-, la réglementation ce faisait au nom de l'islâm, surtout que la fin du VIIe et le début du IXe siècle étaient dominés par la formation des écoles juridiques (madâhib). Ces écoles ont pris la légitimité de conduire la vie privée et publique, en se basant sur le Coran et la tradition du Prophète (Sunna). Au Maghreb après une tentative kharijite, le juriste Qayrawanais Sahnûn (775-850) avait diffusé la doctrine de Mâlik b. Anas (m., 850), grâce à son ouvrage du fiqh (al-Mudawana al-Kubrâ), ainsi le malikisme est devenu au Maghreb la référence du pouvoir comme de la cAmâ (peuple) dans les domaines privés et publiques. La doctrine malikite, d'ailleurs comme les autres, a laissé les relations des musulmans avec les non-musulmans au jugement personnel, mais au regard de la loi, les questions des relations d'affaires ou de décisions qui concernent la succession, le mariage mixte, les interdits alimentaires, les contrats et les relations commerciales, les taxes personnelles et autres dispositions du droit, étaient faites dans le but de définir et de respecter la loi religieuse au sein de la société musulmane. Ces lois n'ont fait en particulier que renforcer la société dans la direction d'un dâr al-islâm (espace purement musulman) face à dâr al-harb ou al-Kufr (espace d'infidélité). Autrement dit, aucune cohabitation non-légale ne peut avoir lieu, et aucun partage, malgré la tolérance et la coexistence confessionnelle, qui sont soumises aux règles de la dimma.

La victoire du malikisme au Maghrib, sa puissance, son apogée avait créé un climat de persécution au Maghreb, au point de mettre des signes distinctifs et humiliant pour la communauté chrétienne. Cette politique des fuqahâ s'ajoute à la politique des pouvoirs centraux au Maghrib et en Orient, puisqu'ils étaient les justificateurs de la politique fiscale subie par les mondes agraires et les commerçants dimmî. Avec le silence des fuqahâs du palais, les marchés des grandes villes comme Qayrawân ont été frappé par les impôts illégaux (Maghârim et Jibâyât), au point que les commerçants ont abandonné leurs activités et quitté les villes. Dans ce contexte économique et idéologique, acquis dans sa totalité au malikisme, la situation même de la majorité musulmane était sous l'influence d'une politique qui rendait leur situation difficile. C'est pourquoi nous pouvons imaginer que la communauté chrétienne commerçante, en particulier, était soumise à une double fiscalité: l'une à cause de la loi de la dimma et l'autre à cause de la situation générale du Maghreb. Dans les biographies des savants du Maghreb, il ressort que les relations des fuqahâ' avec les gens du livre était restées au plan de la polémique, imprégnées de la supériorité religieuse et le succès des armes des conquérants. Donc pour tous les fuqahâ', les relations avec les gens du livre doivent être à la hauteur des succès de l'armée des conquérants, c'est-à-dire qu'il ne fallait pas brader les succès de la conquête qui ont été difficiles par une coexistence libertaire. C'est pourquoi d'ailleurs la coexistence était toujours maintenue au niveau des relations pluralistes sur le plan confessionnel avec un refus de l'autre et une ségrégation sociale maintenue par le système de la dimma. Donc, à l'unanimité, la cohabitation avec les communautés religieuses (Chrétiens et Juifs), était exclue de la pensée des docteurs de la loi parce qu'elle implique le concept du partage qui mettrait en cause le sens même de la conquête arabe du Maghreb.

Le refus de l'autre, de ce qui vivait dans l'erreur selon les juristes musulmans était une mentalité répandue au Maghreb. De retour de l'orient, le faqîh Andalou Ibn Sacîd, avait raconté au faqîh de Qayrawân Ibn Abî Zayd, qu'il avait assisté à deux séances de controverses sur le dogme entre des Savants musulmans et des élites de la communauté chrétienne, et, où les musulmans se sont placés sur le plan de la raison, à la demande des chrétiens. Ibn Abî Zayd avait réprouvé cette attitude de ses confrères orientaux contraire à l'orthodoxie musulmane. L'application des lois religieuses dans la version malikite allait durcir les rapports entre les confessions religieuses du Maghreb. Sous prétexte d'être fidèle aux principes de la loi islamique, les malikites ont isolé les communautés chrétiennes et juives du Maghreb. Ils avaient refusé la moindre concession, même si elle est venue du pouvoir politique en place, et qu'elle ne représente aucun danger au niveau des mœurs au sein de la société. A Qayrawân le célèbre faqîh Abû cImrân al-Fâsî avait refusé aux autorités de l'époque une consultation juridique (fatwa), puisque un juif a été chargé de porter la réponse au prince al-Muciz b. Bâdis. Dans la réponse d'Abû cImrân au courtisan juif du prince, il affirme que sa maison est aussi sacrée que la Mosquée et qu'il répugne à le charger d'un papier contenant les noms d'Allâh et ses commandements. Le courtisan du prince qui ressentait une certaine liberté n'avait pas de signe distinctif de tributaire, Abû cImrân fît teindre l'extrémité du turban du courtisan. A travers ces gestes, Abû cImrân, célèbre malikite de Qayrawân avait répondu au prince al-Muciz b. Bâdis, en lui rappelant les principes des lois de la dimma.

L'élite du savoir (les cUlama) au Maghreb, presque de toutes les tendances intellectuelles, a poussé à entretenir un comportement de rejet de la dimma, en s'appuyant sur les orientations du berceau de la jurisprudence et les institutions politiques des dynasties islamiques l'orient musulman. Cette orientation allait peser lourdement dans le destin des chrétiens du Maghreb et des dynasties berbères, puisqu'elles étaient soutenues par ce pouvoir puissant, que la plupart de ces figures légendaires ont été sacralisées par la population, comme saint et patron de villes stratégiques. Il était donc impossible pour les souverains pragmatiques de donner des libertés religieuses aux minorités, sans la caution des garants de l'islâm. Pour répondre à ce groupe, les souverains par des moyens divers ont entretenu les sensibilités des fuqahâ'.

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