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Histoire du Maghreb تاريخ المغرب الكبير

Aperçu sur le statut des protégés (أهل الكتاب) au Maghreb médiéval (Suite).

Les tensions politiques entre le nord et le sud de la Méditerranée depuis la conquête arabe n'avaient pas facilité les rapports communautaires. Les musulmans du Maghreb, depuis le VIIIe siècle, ont redouté les incursions des chrétiens sur le littoral, en particulier celles venue de la Sicile voisine. C'est d'ailleurs pourquoi ont remarque que dès les premières années de l'islâm en Ifrîqiya إفريقية, les musulmans ont construit des villes à l'abri des assauts maritimes chrétiens (exemple de la première ville des conquérants : al-Qayrawân القيروان). Il allait de même quand les musulmans, avec le gouverneur Hasân b. al-Nucmân, ont fondé un arsenal (Dâr al-Sinâca دار الصناعة) pour construire des bateaux capables de tenir en sécurité les rivages du Maghreb et de porter la guerre sur l'autre rive de la Méditerranée. Ainsi se double cette peur des incursions par les constructions de Ribâts, forteresses d'observations des combattants de la guerre sainte contre les Rûms qui peuvent à tout moment débarquer sur la côte pour se livrer à des razzias. Le danger et la psychose de la conquête et de l'invasion allait se mêler a un sentiment de supériorité que les Arabes éprouvaient à l'égard des descendants des Rûms الروم et des Afâriq الأفارق qui ne sont que des fils d'esclaves, comme en témoigne la déclaration du Qâdî Asâd b. al-Furât القاضي أسد بن الفرات , faite aux troupes du débarquement en Sicile en 827; «Les ennemis, leur dit-il, que vous avez devant vous sont des 'Ajam عجم , qui habitaient autrefois au Sahel: ils sont vos esclaves! N'en ayez pas peur». Ce comportement d'un juriste, dans le cas d'une guerre, semble de nature à ne pas être généralisé à l'ensemble de la société, mais, tout de même, il n'est pas exclu que ce même comportement, à des degrés variables, ait été ancré au sein de la société.

La séparation d'habitat entre communautés au sein de dâr al-islâm est une règle fondamentale de l'urbanisation dans le monde musulman. La ville musulmane est liée à deux principes: l'axe du commerce et de l'agriculture et l'axe religieux, la Mosquée et les lieux saints. C'est pourquoi la séparation communautaire allait obéir à ces deux règles. Si les communautés minoritaires étaient très appréciées dans le monde des affaires commerciales, le Dimmî reste aux yeux des juristes musulmans porteurs des mœurs illicites, c'est pour cette raison que leur habitation est systématiquement séparée du reste de la ville dans des quartiers isolés, qu'on appelle quartier des chrétiens (Hay al-Nasâra حي النصارى) ou quartier des Juifs (Hay al-Yahûd حي اليهود) ou al-Malâh الملاح. Cette séparation elle-même n'avait pas suffisamment satisfait les juristes musulmans, ils lui ont appliqué un certain nombre de conditions. Parmi celles qui font l'unanimité:

1-Les maisons des Dimmîs devaient être plus petites que celles des Musulmans, très simples, avec des couleurs sombres, loin des lieux saints de la ville.

2-Si le quartier des Dimmî se trouve à côté des habitations des musulmans, les autorités sont obligées d'interdire aux infidèles d'avoir des maisons plus hautes ou égales à leurs voisins musulmans, pour préserver et garantir l'intimité du musulman.

Les fatwas الفتاوي faisaient une grande place à la question des biens de personne et de l'autorité religieuse des gens du livre. L'une des fatwas rédigée en 521 H/ 1127 ap.J.C, par le Qâdî de Grenade, Abû al-Hasan b. Ward قاضي غرناطة أبو الحسن بن ورد, stipule que «les déportés (Chrétiens) ne doivent pas édifier d’église ; chacun d'eux pratique son culte à domicile sans utiliser de cloche et sans manifestation extérieure... Les habous الحبوس des tributaires ne sont pas intangibles (Lâ hurma lahâ لا حرم لها). Peu importe que leurs prêtres et leurs moines affirment n'avoir que les revenus de ces habous comme ressources..., ces habous doivent être versés au trésor public». A l'époque de cAliy b. Yûsuf علي بن يوسف, al-Idrîsî الإدريسي nous signale le sort réservés aux juifs du Maghrib almoravide dans la capitale de la dynastie Marrakech: «C'est là qu'habitent les juifs du pays. cAliy b. Yûsuf leur avait défendu d'habiter à Marrakech. Ils ne pouvaient y pénétrer que le jour, pour en déguerpir le soir même et seulement pour accomplir des tâches au service exclusif du prince. Toutes les fois que l'un d'eux était convaincu d'y avoir passé la nuit, il était passible de la peine de mort et de la confiscation de ses biens. Aussi se gardaient-ils, pour le salut de leurs bien et de leur vie, d'y passer la nuit». Le choix des autorités almoravides est que les juifs du royaume restent en dehors de la capitale, regroupés dans la ville d'Aghmât cAylân أغمات عيلان et, à chaque fois que ces mêmes autorités ont besoin de cette minorité pour des travaux publics, il les emploie sans qu'ils puissent refuser. C'est une forme de réquisition de la dimma pour des travaux publics ou militaires. A l'époque almohade, l'auteur d'al-Mucjib المعجب nous informe que depuis l'avènement des Masmûda au Maghrib aucun statut de la dimma n'était accordé ni aucune église n'était construite, et même les juifs du pays se faisaient musulman, en faisant la prière à la Mosquée et la lecture du Coran à leurs enfants. Il est de règle que le quartier chrétien ou juif -Hay al-Nasârâ et Hay al-Yahûd -al-Mallâh- reste le quartier spécialement réservé à ces populations au sein de la ville médiévale islamique. Il est riche de symbole. Tout d'abord, un isolement par rapport au reste de la cité, qui n'est pas tout simplement un isolement matériel, mais aussi des activités spirituelles et culturelles intercommunautaires qui sont tolérées sur cette portion de terre de la cité musulmane. Les chrétiens de Tunis jouissaient d'une certaine liberté dans leur fondouk, où ils avaient toute latitude, avec l'approbation tacite d'Ibn cArafa (juriste de Tunis mort en 1401 ap.J.C), de restaurer et de transformer leur église. Les chapelles-paroisses des fondouks chrétiens sur le littoral, comme l'église des Génois dédiée à Saint-Laurent, l'église Sainte-Marie des Vénitiens et la grande église des privilégiés du sultan hafsîde dédiée à Saint-François, restent un acte intercommunautaire, puisque le séparatisme avait pour objectif l'évolution de société-culture dans un cadre purement musulman, sans l'influence de la culture des communautés minoritaires. C'est-à-dire que ce qui n'était pas acceptable pour les docteurs de la loi, c'est le pluralisme religieux au sens large du terme.

Dans l'islâm médiéval les lettrés musulmans ont poussé l'identité religieuse à l'extrême, pour assurer une identité proprement musulmane ou jugée comme telle dans les domaines les plus intimes de la société. La séparation vestimentaire est l'une des mesures appliquées aux minorités religieuses. Elle symbolise la différence entre les populations de la communauté et les non-musulmans. La distinction avait un caractère religieux. Elle est inscrite dans les hadîts أحاديث du Prophète et reprise par toutes les écoles juridiques, qui indiquent minutieusement les vêtements, les couleurs, les ceintures et la manière de les porter. La coiffure était aussi inscrite comme un moyen de différenciation. La paternité de l'instauration de ces signes vestimentaires est attribuée au législateur et calife cUmar b. al-Khattâb. Ils ont ensuite été propagés à travers le monde musulman, depuis le VIIIe siècle, par les juristes et les autorités des royaumes. C'est pourquoi son caractère n'était en aucun cas une mesure sécuritaire de l'armée arabe et une méfiance des indigènes du pays, mais une mesure religieuse. Le Maghreb n'avait pas échappé à ce phénomène, les sources arabes nous signalent cette séparation vestimentaire qui avait touché les hommes et les femmes. Dans l'islâm, les musulmanes portent le Hijâb الحجاب imposé par les juristes musulmans pour protéger la cité et la communauté de la provocation du sexe féminin, Il est fait dans le cadre d'interdire toute les relations entre les hommes et les femmes en dehors de l'institution du mariage. Mais ils ont instauré aussi une distinction entre les musulmanes et les femmes de la dimma. Les femmes de la communauté chrétienne et juive portaient des costumes spéciaux. Selon le témoignage de Burzûlî البرزولي (juriste de Tunis au XVe siècle, auteur d'un recueil de nawâzil نوازل) et de cUqbânî عقباني, les femmes des gens du livre à Tunis et à Tlemcen portaient le voile : «Il est de coutume chez nous à Tunis, écrit Burzûlî, que les Chrétiennes se voilent comme les Musulmanes, le plus souvent sans signe particulier. Certaines d'entre elles toutefois s'astreignent à prendre l'aspect (Ziyy زي) spécial de Chrétiennes. Ce qui distingue les Juives, c'est quelles chaussent des Qurqs قرقس (sabots grossiers, dans le parler de Tunis "sandale" à semelle de liège usitée en Espagne, ou marchent nu-pieds". Les femmes juives portaient aussi le voile une pièce d'étoffe (Filâlî فلالي) de lin ou de tout autre tissu, sans voilette (Niqâb نقاب). Elles couvrent le visage avec un pan de pièce d'étoffe, qu'elles tiennent dans leurs mains. Au XIVe siècle, seules les femmes des chrétiens rabatins pouvaient mettre des vêtements, comme les femmes mauresques, puisque le roi les invite à ses festins, aux fêtes de mariages ou de naissance, tandis que les femmes juives "n'osent même pas porter de chaussures" selon le témoignage du voyageur Adorno.

Dans l'application des signes distinctifs, la première remarque qui s'impose est la manière de porter les vêtements distinctifs, qui n'avait pas échappée au législateur, ainsi que la couleur et la taille. Les juristes musulmans ont tout fait pour que la distinction des minorités au sein de la société soit minutieusement faite afin qu'elle reflète la réalité de la loi (al-Sharîca الشريعة) qui est considérée comme le garant de la communauté et de l'islâm. Les signes de différenciation infligés aux Dimmî (les gens du livre) sur le territoire du Maghreb n'était pas toujours respectés, à en juger par les protestations répétées des divers faqîhs, depuis Yahyâ b. cUmar يحيى بن عمر en passant par Burzûlî البرزولي. Les juristes du Maghrib étaient les plus intraitables sur le sujet, puisque leurs démarches imitaient les orientaux. Un juriste anonyme de Tanger, ayant, à son retour d'orient, qu'il avait visité vers 488 H/ 1094, été consulté par les faqîhs de Fès au sujet des tributaires, leur donne pour modèles ceux de Baghdâd, dont il fait une attentive description sous le règne d'al-Mustazhir (1094-1118). Au IXe siècle, à Qayrawân, les chrétiens et les juifs étaient obligés de porter leur ceinture (zunnâr زنار) sur leurs vêtements et écusson (riqâc رقاع), comme signes distinctifs. Cette différenciation était obligatoire et toute tentative de s'abstenir de la part des dimmîs était punie par l'incarcération et l'humiliation publique. Ce contrôle des signes distinctifs était très sévère et renforcée dans les capitales des royaumes du Maghreb, en particulier dans les zones urbaines où les élites religieuses et la classe dirigeante donnent le ton à chaque fois que les mœurs était mises en cause.

Les hommes parmi les gens du livre étaient frappés par la distinction vestimentaire. Les juifs portaient une pièce d'étoffe jaune au-dessous de l'ihrâm, car autrement, il y aurait équivoque lorsque la personne est vue de dos. Al-cUqbânî ajoute est une pièce d'étoffe jaune au-dessus de l'ihrâm. Ces costumes sont réservé aux que le signe distinctif des juifs du Maghrib et de l'Ifrîqiya, ainsi que leurs ascendants, communautés installées sur le sol du Maghreb depuis longtemps, tandis que les tributaires originaires des pays chrétiens, se distinguent par une culotte de drap épais (Kabbus min malf كبوس من ملف), pourvue d'une houppe (ducâba دعابة) qui retombe sur la nuque, et par une ceinture (Zunnâr زنار), le plus souvent du même drap. En Orient, la coiffure spéciale des Nabatéens et le turban noir ou bleu, celles des Samaritains est le turban rouge. Les chrétiens du Maghreb ont une coiffure spéciale, les gouverneurs les obligent à la porter au lieu de celle des Musulmans. La différenciation à la période médiéval était donc une affaire des pouvoirs politiques et moraux de l'islâm.

A l'époque d'Abû Yûsuf (m., en 595 H), il était demandé que les juifs de tout le pays portent des vêtements noirs et des turbans (Kalûtât قلولات). Cette situation a duré jusqu'à ce que son héritier Abû cAbd Allâh demande qu'ils portent des vêtements et des turbans jaunes. Cette situation avait duré jusqu'à l'an 621 de l'hégire. La politique de ségrégation (Tamyîz تمييز) almoravide, selon l'historien cAbd al-Wâhid al-Murrâkushî عبد الواحد المراكشي, était due au fait que le souverain n'était pas tout à fait convaincu de leur islamisation ni même de leur hérésie.

A Tunis au XIVe siècle, les chrétiens rabatins, même s'ils pouvaient porter le costume des musulmans, ont choisi d'établir la différence par la coiffure, en mettant de petits chaperons à la façon des Teutoniques, une forme de résistance à l'assimilation. A la différence des chrétiens rabatins, Les juifs avaient des vêtements particuliers, une pièce d'étoffe jaune à la tête ou au cou et l'obligation de les porter sous peine de sanctions lourdes. Selon Adorno les juifs et les chrétiens latins qu'on appelle Franjî إفرنجي étaient les plus haïs parmi les communautés minoritaires de l'Ifrîqiya hafsîde. Le paradoxe dans le statut de la dimma est qu'il interdit ce que les juristes appellent les signes ostentatoires des communautés minoritaires -cloches, prière à haute voie et dans Les places publiques etc.-, mais les lettrés et les docteurs de la loi ont instauré en même temps des signes devenus des signes ostentatoires dans la société musulmane.

Les juristes musulmans sont unanimement d'accord sur les montures attribuées au dimmî. Les chevaux et les chameaux, animaux nobles, étaient réservés aux musulmans, il était interdit aux dimmî de ressembler à un musulman au sein de la société. Les dimmî devaient utiliser les ânes ou le mulet avec un bât grossier en bois, selon al-Nawawî,: «L'infidèle, sujet de notre souverain, ne saurait monter à cheval, mais l'âne ou le mulet lui sont permis quel qu'en soit la valeur; il doit se servir d'un Ikâf إكاف (bât) et d'étriers en bois, car les étriers en fer lui sont défendus aussi bien que la selle; sur le chemin il doit se ranger de côté pour laisser passer un Musulman; on ne saurait le traiter en personnage d'importance, ni lui donner la première place dans une réunion». Al-Damanhûrî الدمنهوري allait même jusqu'à interdire l'utilisation des ânes sauf en cas d'urgence, maladie ou départ pour la campagne, avec l'exigence de mettre pied à terre s'ils passent près d'un Musulman, d'un lieu saint, d'une Mosquée, ou d'un cimetière musulman.

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